Extrait de "LES SANG-CŒUR"
Surprise, Aude lâche sa raquette et rattrape in extremis la balle de tennis que Raphaël lui a lancée au visage.
— Eh, Raphy ! Ça va pas ?! crie-t-elle.
— “On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans” a écrit le poète, fredonne le camarade enjoué.
La jeune fille affuble son ami d’un diminutif américanisé, qu’elle préfère à Raphaël, nom de “baptême”. Baptême, façon de parler, le jeune homme se plaît à dire : « Je n’ai jamais fréquenté, de près ou de loin, les temples, les églises ou les “bons dieux” ! ».
L’adolescente attend son compagnon près de la grille du jardin, amusée de la facétie dont elle fut la cible. Jolie, grande et mince, Aude a revêtu “la” tenue blancheur “rétro” et sa jupette ! Ses quinze ans sportifs préfèrent le short, excepté pour taquiner les courts. « C’est sentimental !» livre-t-elle à ses détracteurs.
Content de son geste insignifiant, Raphaël descend les marches du perron avec nonchalance. Ses goûts “raph-innés” ont opté pour l’aisance maximale et la couleur. — Sans osmose entre formes et teintes, les habits modernes, bariolés de publicités, sont peu seyants. Nier l’élégance, absente aussi des uniformes de footballeurs, boxeurs, ou autres contemporains, serait signe de démocratie ? Rien n’est moins sûr… —.
D’une galanterie naissante, Raphaël ramasse la raquette qu’il tend à la jeune fille, tout en observant le pavillon derrière lui.
— Eh, vous, là-bas ! Ne vous faites pas d’ bile ! hurle-t-il à l’encontre d’un duo féminin accoudé à la fenêtre ouverte.
— Vraiment ? demande l’une des femmes.
— T’inquiète, Alice, j’ te la ramènerai pas en kit ! jubile-t-il, sûr de sa boutade.
Aude ajoute son grain d’ironie, comme souvent.
— Désolée, Annick ! Pas certaine que lui revienne avec sa tête ! Surtout pas de plan-drague ! Pas de “keums” ici en notre absence ! T’es d’accord, hein, Raphy ! braille-t-elle, sûre d’être ainsi entendue.
Les jeunes gens se lâchent dans un rire soudé en s’éloignant.
— Aude ! N’oublie pas ma lettre, s’il te plaît ! crie Alice. Dans la boîte, en passant !
— Mais oui…, couine l’adolescente.
Et d’agiter le courrier sur sa réponse inaudible !
La température ensoleillée réchauffe les femmes à leur fenêtre. Leurs yeux attendris suivent la jeunesse en partance et quand les adolescents disparaissent à l’angle de la rue, les vigies cessent leur surveillance.
Lascive, Annick s’effondre sur le canapé et s’étire en contemplant le plafond. Une digestion paresseuse la taraude !
Devant les restes du déjeuner, Alice soupire. Il est temps de désen-combrer la table ! Tâche dynamique qu’elle accomplit en maîtresse de maison. Sa prestance frôlant les cinquante ans, avec marge d’erreur (inférieure, cela va de soi…) d’une décennie, l’aînée des complices attire la remarque récurrente : « Tu ne parais pas ton âge ». Cette réflexion la met en joie, à double titre. Primo, qui ne serait pas flatté(e) de cette observation, même englobée de démesure ? Secundo, les louanges de cet acabit raniment une anecdote liée à la figure maternelle.
Leur mère, un jour, s’extasiait devant ses filles au sujet d’un acteur qu’elle adulait dans sa jeunesse : « Vraiment, on ne lui donne pas son âge ». La jeune sœur d’Alice demanda : « Et quel âge a-t-il ? » — « Bah, à vrai dire, je ne sais pas du tout ! » avoua la maman penaude. La fratrie hilare ne rata jamais l’occasion de fêter la révélation !
Quant à elle, Annick a depuis peu franchi la frontière des trente-neuf/quarante ans. Son allure joviale transporte partout la bonne humeur. Son fils Raphaël et elle acceptèrent cette nouvelle invitation d’Alice, ces repas partagés renforcent l’affection mutuelle.
— Enfin seules ! soupire Annick, toujours affalée sur le divan. Un peu de paix, ça procure un bien fou !
Alice emporte la pile d’assiettes et les couverts vers la cuisine, et s’arrête soudain pour questionner Annick, sans se retourner.
— Aurais-tu oublié, par hasard ?
— Ouii… iihhhfff !!! répond la malicieuse.
Sans répondre, Alice entre dans la cuisine et pose son fardeau sur la pierre à évier. La contrariété voûte les épaules de son amie, Annick le perçoit à distance et rassure son hôtesse.
— Je te taquine ! Mais non, je n’ai pas oublié ! lance-t-elle.
— Tu veux bien ? Maintenant ? Tu te sens de le faire ? minaude Alice, revenue d’un bond dans le salon.
— Bien sûr ! Allons-y !
Annick commence la fouille de son bagage à main, typiquement féminin (quoique les messieurs ne soient pas en reste à l’ère des ordinateurs et des portables !). Elle en ôte l’indispensable à transporter au quotidien, selon sa conception ! Du paracétamol au porte-monnaie, du téléphone au portefeuille, du maquillage au chargeur, des crèmes multiples aux mouchoirs… Les objets s’ébrouent gentiment…
Mais la propriétaire de ce capharnaüm s’impatiente.
— Où sont-elles donc passées ?!
Un œil soupçonneux accompagne l’effeuillage du cabas. « Ce ne serait pas une première… Enfin, pas si grave, juste une petite déception » se dit Alice, pour qui la scène illustre à merveille l’étourderie d’Annick.
Le paquetage de survie est quasi délesté. Et voici que, prophétiques, des anges de carton surgissent ! Juste derrière un énorme trousseau...
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