PRELUDE

 

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

La Fontaine

(Le Lion et le Rat, Livre II - 11)

 

 

Neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, “Go” !

Dans le TGV — “non OuiGo !” — qui me transportait de Narbonne vers Paris, débuter mon propos s'avérait facile  et rapide. D’une tournure subtile, malhabile, voire effrontée…

Pendant le parcours, mon calepin vierge se bardait de lignes illisibles. D'un sujet à l'autre, j'accouchais le désordre express d’une sensibilité à fleur de derme, à fleur de “termes”…

De retour à mon domicile républicain — la statue de la place domine depuis deux ans mon quotidien — je sentais que je ne serais plus copie de moi-même… L'expérience de la veille au soir m'avait tourneboulée : la primeur de “Le Théâtre, ma vie”.

Un décor médiéval, une bise brise-tabous, une température régénérante, un cadeau-château, un “Nu-stère” non de bois mais de chair franchisée, pardon… “francis-ée”…

La surprise, que je réservais à l'acteur par ma venue, déflorée en carte postale, se tourna vers son auteur.

Installée côté cour, en bout de rangée, sur un siège branlant auquel je livrais bataille, je sursautai à une soudaine présence. Un jeune homme m'invitait à le suivre en régie : avant la représentation, le comédien souhaitait me parler.

Je marchais, en léger retrait du régisseur. Silencieuse, sans appréhension. J’ai rarement éprouvé cette plénitude. Sous l’auvent blanc, de noir vêtu, il était là, je le savais, je l'avais aperçu en pénétrant dans l’enceinte d’honneur.

Une exclamation de joie m’accueillit, Francis Huster, à ma rencontre, les bras ouverts. Lever de rideau virtuel imminent obligeait, s’ensuivit le plaisir partagé d’une brève conversation, m’éclairant sur le sens de ce que j'allais découvrir. J’adhérais à ce que l’acteur m'expliquait : « Tout est possible dans la vie ».

« La preuve, je suis là », avais-je rétorqué.

“Silly girl” ! Choisir le verbe “rétorquer”, au lieu de “répondre” !  Le premier ne contient-il pas le mot “tort” ? Alors que le second invite à déposer un avis “n’œuf” !

J’en suis persuadée, le bon à-propos me fuit, flagrant constat ! Désormais, je “surveillerai” mes paroles, la manière de les délivrer. Nos mots influencent notre existence et celle des autres. Est-ce censé me rassurer si l’on me reconnaît du ou des talents,voire “un talent fou” ? La sensation de mon hyperémotivité débridée, de ma tare en quelque sorte, me taraude. On me répète que je suis chanceuse, que le cosmos m’a dotée de multiples possibilités, mais que, versatile, je manque de suite dans les idées…

Inexact ! J’expérimente… Francis Huster a dévoué son existence aux “planches” et activités-sœurs… Mes vies se succèdent, en variations. Pas d’univers parallèles ! Pourtant des interférences, des croisements, des paquetages déménagés de cycle en période, remplissent les cases d’un puzzle géant, aux frontières fluctuantes. Mes colis artistiques, humains, s’étirent au fil de mes jours pusillanimes, je les trimbale de disciplines en révoltes.

Symbole de ma naissance (année chinoise ou vietnamienne, c’est selon !), le chat est réputé pour vivre neuf fois. Les années accumulées me fusionnent avec cet animal, capable de survivre aux critiques, de tomber, se réceptionner en souplesse sur ses coussinets, de se déjouer instinctivement des périodes délicates…

Neuf, trois fois la “trinité”, triple et parfaite émanation divine. Quand, par-dessus ma collerette, j’examine mon parcours, je suppute que mon compteur félin — ou félon ! — inventorie neuf existences. S’est entrouverte la porte sur une neuvième réalité… Glissée à l'avant-poste de ma soixantaine émoussée. Est ce cela, une, ma destinée ?

Dans la Cité de Carcassonne, le 4 juillet 2017, confortée par la prestation unique encore, à laquelle je participais l’écoutille haletante, je percevais que je n’avais plus assez de temps, ni le droit d’en gâcher une once, ce nouvel avenir symboliserait l'acte ultime… Et appellerait l’apothéose !

« Ose, ose… OSE ! Ta nécessité, ton envie, ton écho… Graphie ta réplique personnelle à ces tranches de vie théâtralisées, qui ont résonné en conscience et confiance dans ta fragilité. Oui, “Tinoche”, écoute cette sentinelle intime, qui te guide ou t’enlace, ce filet de voix qui signe la mise en scène de tes prémonitions nocturnes »…

Trois nuits avant ma venue dans l’Aude, mon esprit endormi imagina une séquence de mon court séjour : “programmé” par l’univers, cet instant s’est concrétisé. À mon arrivée dans la forteresse, pour prévenir le comédien de ma présence, j'avais déposé un pli-annonce à son hôtel, tandis que midi sonnait aux cloches de l’église… Confirmation du Ciel ? Au sortir du hall, j’avais croisé le destinataire de ma missive. Collée au battant fermé, invisible derrière les carreaux cathédrale, je m'étais effacée devant le groupe entrant. Absorbé par une discussion sérieuse, Francis Huster ne me vit pas. D’ailleurs, contrairement à mon rêve, en cet instant précis, je n'avais pas souhaité lui parler.

Je le devine, vous vous interrogez sur ces vies, ces périodes floues, dont je vous assène la certitude. Quels en sont les critères, durées, contenus, quelles relations avec la vie artistique publique de Monsieur Huster ?

Réponse aisée : mon attirance précoce pour le théâtre…

Et l’incitation contenue — non, développée ! — dans cette saine écriture novatrice, à l’imiter. Chacun dans sa “scène” réalité…

L’émotion suscitée par ses dires et l’interprétation sensible, drôle, respectable, anecdotique, dramatique, énergique, a bondi sur le miroir de mon itinéraire, elle refleurit dans cet ouvrage spontané.

 

 Ai-je écrit que j'ambitionnais le théâtre, moi aussi ? Oui… Pardonnez-moi, je me répète ! Ou le ferai !

 

L'Amour avait raison : de quoi ne vient à bout

L'esprit joint au désir de plaire.

La Fontaine

(Pour Monseigneur le Duc du Maine, Livre XI – 2)