Début de «LE BOLIDE»
1 • MILLÉSIME 95
Dirigée d’une main de maître, la Twingo parcourt la départementale depuis une heure, sillonnant un paysage viticole. Un environnement que Jacques et sa passagère, jeunes quinquagénaires, redécouvrent après des lustres d’absence. Des bouffées de jeunesse parent leurs visages rayonnants, quand ils dépassent la pancarte convoitée. Le véhicule ralentit en traversant l’agglomération immuable. En vingt-quatre ans, rien n’a changé, ou si peu.
À trois kilomètres de la sortie du village, des vignobles à perte de vue signalent la destination proche.
— C’est là, prends à droite ! s’excite Chantal, joignant le geste à la parole.
— Du calme ! Je me suis repéré ! Tu oublies que je suis venu ici plus souvent que toi.
Du chemin à peine carrossable, on aperçoit la maison des anciens employeurs. De leurs amis. Jacques sourit de connivence, se détournant de sa conduite quelques secondes.
— Attention ! s’écrie sa voisine.
Un véhicule de gendarmerie roule à leur rencontre ! Le pied sur le frein, Jacques déporte sa voiture, libérant in extremis le passage aux forces de l’ordre. Le militaire remercie en saluant, tandis que Jacques remarque deux silhouettes, recroquevillées à l’arrière. Il s’interroge sur le désarroi qu’il perçoit et en informe Chantal.
Quelques mètres encore… En fin de journée, la Twingo pénètre l’enceinte de la métairie. Les cueilleurs harassés d’une vendange quotidienne, se douchent ou attendent leur tour en discutant, avachis sous le soleil déclinant.
À la porte du bâtiment principal, une femme s’intrigue des arrivants qui descendent de voiture. Mais ces inconnus n’en sont plus ! Elle les accueille d’un sourire stupéfait.
— Ça alors… ! Vous auriez dû prévenir. On ne pourra pas vous loger, murmure-t-elle.
— Ne t’inquiète donc pas, Monique, réplique Chantal, en l’embrassant. Nous avons réservé nos chambres à l’Hôtel de la Place.
— Patrick n’est pas là, il s’occupe du dernier chargement, ajoute la femme du vigneron.
— Que s’est-il passé, pourquoi y avait-il les gendarmes ? demande Jacques, curieux.
La maréchaussée a emmené deux vendangeurs, les jumeaux Vincent et Céline. Leurs dix-huit ans bacheliers ont été recommandés par quelqu’un qui travailla ici en son temps…
— D’ailleurs, vous l’…
— Maman, l’heure tourne ! On a besoin de toi, crie l’aînée de la patronne, de l’autre côté de la cour.
L’interpellée abrège les civilités, le dîner des salariés réclame sa présence. Jacques propose de surprendre le “boss” dans sa tâche. Les complices ayant oublié le “raccourci des vignes”, Monique leur indique comment y évoluer et retourne à ses fourneaux.
Les visiteurs, à peine engagés dans les rangées, se retournent à ce cri de joie.
— Non, pas possible !!!
Autant étonnés l’un que l’autre, Jacques et Chantal se figent devant la brutale apparition : Marie ! Nimbée de propre et d’irréel…
— Je n’en crois pas mes yeux ! Si on m’avait dit que je vous verrais ici… s’écrie la vendangeuse en courant vers ses amis.
— C’est le destin ! ajoute-t-elle.
Nostalgique des ambiances conviviales et du travail physique de ses vingt ans, la quadragénaire revit l’ancienne expérience pour ses vacances d’automne. Malgré un silence très prolongé, le viticulteur l’a réembauchée avec plaisir. Ses camarades n’ont pas imaginé que leur surprise se dédoublerait, en leur faveur !
Le trio se dirige allègrement vers le château. Sans contacts directs, Marie a suivi les parcours de Jacques et Chantal. Nouvelles et souvenirs s’entremêlent, jusqu’à l’imposante ouverture du cuvage. Des odeurs enivrent aussitôt les mémoires intactes. Le propriétaire connu dans leur jeunesse n’est plus de ce monde, le domaine appartient au fils, Albert, seul héritier. Patrick assure la métairie pour la majeure partie de la propriété.
— Ce n’est plus comme avant, soupire Patrick. Nous ne mutualisons plus nos équipements ni nos travailleurs. Chacun pour soi…
Les vendangeurs repus ont quitté la table pour une soirée de détente ! La campagne est finie, demain ils toucheront leur salaire et chacun partira où bon lui semble.
Les Parisiens ont offert leur aide autour du pressoir… Il fait nuit noire, quand ils reviennent avec leur hôte. Monique dînera avec eux, elle a patienté sous l’immense hangar de tôle et de pierres, bâti dans la cour. L’occasion de renouer les liens distendus, autour d’un repas traditionnel.
— Il te manque deux personnes, d’après ce que j’ai compris ? s’enquiert Jacques. On peut te filer un coup de main. On embauche pour le week-end, sans problème !
— Vous êtes sûrs d’être en forme ? ironise le patron.
Chantal hoche la tête. Marie apprécierait ce renfort imprévu, mais c’est trop tard pour la récolte ! Demain, liberté recouvrée ! Décidément, cette campagne recèle des coups de théâtre…
— Vous vouliez savoir… les gamins partis avec les gendarmes… La progéniture d’une de nos connaissances… ! dit Marie.
— Dès ton arrivée, je t’ai annoncé l’incroyable nouvelle, confirme Patrick.
— Oui, j’en ai été un peu chavirée, reprend Marie, énigmatique. J’ai hésité à me présenter… dans le détail ! Pour le moment, le doute ressurgi n’a pas encore de réponse. Devrais-je leur dire ? Maintenant, comme vous êtes là aussi, allons-nous parler ?
L’allusion déterre un passé déstabilisant. Que les amis traversèrent, victimes, spectateurs ou acteurs… Une période achevée sans conclusion véritable…
« On en parlera plus tard ! » décide Marie ! ...
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